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Cordonnier à la Médina : Des gardiens du cuir au bonheur mal chaussé !

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Savoir-faire ancestral, la cordonnerie se pratique aujourd’hui en plein cœur du quartier de la Médina à Dakar au Sénégal. Un héritage qui ne fait plus florès mais qui fait du cordonnier le conservateur de la tradition.
A l’entrée de la rue 11 de la Médina, derrière le stade Iba Mar Diop, une odeur de colle forte flotte dans l’air. Elle est partout présente mais ne semble pas incommoder les riverains. Des cordonniers s’affairent dans leurs ateliers, installés sur la chaussée, le long de la rue. Devant, se dressent au regard de tout passant, une gamme de produits artisanaux. Exposés sur des tables, accrochés aux murs des ateliers ou rangés dans des vitrines, il y a des babouches, des sandales, des portefeuilles, des sacs, des amulettes sous forme de bracelets et des ceintures en cuir.
Assis sur un tabouret devant son atelier ‘’Touba Cordonnerie’’, Pape Sylla, le regard rivé vers le bas, s’attelle ciseau en main, à arrondir les contours d’une chaussure. Il découpe minutieusement un morceau de toile en petites languettes, indispensable dans la composition de la chaussure qu’il est en train de fabriquer. Ses deux apprentis l’observent religieusement. Les étagères qui meublent l’intérieur de son atelier sont remplies de babouches.
Pape Sylla est fils de cordonnier ; un legs de son père, tout comme l’atelier de chaussure qu’il occupe pour « profiter de sa réputation ». Chez les Sylla, on est cordonnier de père en fils. Pas besoin d’acquérir une quelconque formation professionnelle. Le métier s’apprend sur le tas. Après près de 20 ans d’activité, sa motivation est intacte. Nostalgique, il n’a pas envie de passer à autre chose : « Mon père Moussa travaillait le cuir ici et il faisait des selles de chevaux et des babouches pour les marabouts. Il avait acquis une grande notoriété dans son métier. C’est lui qui m’a remis le flambeau». Des coups de marteau donnés par l’un de ses apprentis sur la semelle d’une sandale le sortent de sa soudaine torpeur. Il reprend son travail. Il maintient la semelle de la chaussure en la serrant entre ses genoux avec une longue pince en bois. Une seconde pince, en métal, avec des entailles lui sert à saisir et à tendre le cuir. Ses gestes sont répétitifs mais précis.
La trentaine environ, Pape Sylla habillé d’un tricot militaire, perpétue une vieille tradition familiale. Aujourd’hui, il en est le dépositaire. D’un rire franc, il révèle que de tout temps, ce travail est une sorte de sacerdoce. « C’est essentiel de ne pas venir à cette profession par la force », avoue-t-il.

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A l’origine, la cordonnerie, au Sénégal, était l’affaire d’une caste. Une communauté qui transformait la peau des gibiers en nattes, en récipients pour la conservation des denrées, en chaussures et même en habits, et dont la majeure partie de la production était destinée au roi. Pape Sylla est issu de cette grande caste de cordonniers. Sa famille effectuait le tannage à Bakel. Son père, Moussa, selon ses dires, confectionnait des chaussures pour plusieurs hommes politiques de Bakel et du Sénégal. Il vendait même des chaussures à la gare de Kayes. L’enfance de Pape aux côtés de son père, dans son atelier de cordonnerie, lui a permis d’apprendre à exercer ce métier de fabrication artisanale de chaussures. Il a appris à modeler le cuir et il se dit aujourd’hui bien placé pour raconter l’histoire de la sandale. Dans son atelier trônent fièrement des selles de chevaux, des cuirs usés et des semelles.
A côté de lui, son collègue, Malick Guèye, âgé d’une soixantaine d’années. Tout en mâchouillant un cure-dent, il prend la parole et regrette la qualité actuelle des chaussures. « Autrefois, c’était le cuir et les peaux d’animaux récupérées qui prédominaient dans la chaussure. Aujourd’hui c’est le caoutchouc qui est très prisé.» Il déplore que l’activité de cordonnerie, au fil du temps, soit frappée par la crise économique.

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Un chapelet de contraintes
Une jeune dame s’arrête devant ‘’Touba Cordonnerie’’. Elle prend un soulier de couleur rose, parmi la pile posée sur l’étagère, à l’entrée. Les sourcils plissés laissant apparaitre son regard, elle tâte la semelle, plie le soulier en deux comme pour vérifier sa résistance. Après les salutations d’usage, elle demande le prix et se lance dans les négociations avec Pape Sylla. Celui-ci fait vante les mérites de sa chaussure. 10 minutes environ plus tard, elle remet, sourire aux lèvres, 1200 FCFA au chef d’atelier, fière d’avoir fait une bonne affaire. Lui, semble s’en contenter ; il fait la moue.
«Aujourd’hui, quand je vois un jeune en train d’apprendre ce métier dans le but de l’exercer, j’ai pitié de lui », explique le sexagénaire, qui laisse apparaitre du dégoût sur son visage. Il poursuit, en se tapant la poitrine de la main droite « mon intime conviction est que ce métier n’a plus d’avenir. Je regrette même de l’avoir embrassé. Si j’avais eu le choix, j’aurais poursuivis mes études, au lieu de m’arrêter en classe de 6ème et je serais peut-être aujourd’hui un fonctionnaire qui, dans tous les cas, recevra son salaire toutes les fins du mois», confie-t-il, la mine serrée.

 
Pour Malick Guèye, il est de plus en plus difficile de subvenir à ses besoins. Il se souvient qu’à l’époque, il fabriquait des lots de deux cents à trois cents paires qu’il parvenait à vendre sans difficulté. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Manque de commandes, morosité du secteur, concurrence déloyale due à la modernisation du matériel de fabrication, cherté des matières premières sont autant de contraintes dépeint par le sexagénaire.
Pape Sylla continue silencieusement son travail. D’une main rude, il prend une alène (sorte d’aiguille qui sert à percer le cuir) et s’attelle tranquillement à coudre la sandale qu’il tient à présent entre ses genoux. Il lève les yeux vers les chaussures en cuir. Il les pointe du doigt et comme pour justifier les difficultés énumérées par l’aîné, il révèle que les grossistes leur revendent la matière première à 1000 FCFA alors qu’ils les achètent à 250 FCFA. «Pour demeurer dans ce métier, il faut savoir s’adapter aux changements. Avant, je réparais beaucoup les talons et les semelles. Aujourd’hui, c’est davantage de travaux de fabrication, de couture et de collage» conclut-il, en prenant le fer chaud, servant à ‘’déformer’’ c’est-à-dire à polir le cuir. C’est la dernière opération.

Ulvaeus BALOGOUN

Journaliste Multimédia, DIRECTEUR GENERAL

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